Les personnalités de référence de l’IDATE DigiWorld

Jean-Hervé Lorenzi

Le numérique, réponse potentielle à nos maux ?

Jamais, depuis l’apparition de la machine à vapeur, la technologie n’a autant divisé les hommes. Certains imaginent un monde où aucun d’entre nous n’aurait plus aucune tâche matérielle et où notre seule ambition serait celle d’améliorer nos connaissances tout au long d’une vie quasi éternelle, en un mot le paradis sur terre. D’autres, au contraire, opposent à cette vision idyllique un marché du travail totalement polarisé entre qualifiés et non qualifiés, pour ceux qui auraient encore du travail, et où les deux maîtres mots seraient chômage technologique et intrusion dans la vie privée.

Bien entendu, aucune de ces deux approches ne mérite réellement d’être retenue, et un regard rigoureux se doit. Il y a donc deux problèmes, celui de l’impact sur le marché de l’emploi et celui de l’impact sur nos vies.

L’illusion technique et la fin du travail

La question du rapport entre progrès technologique et emploi n’est pas nouvelle mais toujours vécue comme un drame par ceux qui en sont les acteurs. La peur face à l’innovation a aujourd’hui remplacé celle des luddites ou des canuts. Certains imaginent, comme Rifkin, la fin du travail quand d’autres, emmenés par Sauvy, pensent que la création d’emplois nouveaux se fera simultanément à ceux qui ont été détruits. Ces discours simplistes et lénifiants nous promettent une société de sachants, d’entrepreneurs alors que la société actuelle produit plus d’emplois non qualifiés que jamais, que le marché du travail se polarise entre emplois très qualifiés, gagnants de la technologie, et les très peu qualifiés, au service de cette transition numérique, que l’on appelle les bullshit jobs. Tout cela repose sur l’idée de formidables gains de productivité qui, grâce à la machine, libèrent l’homme du travail. Malheureusement ce n’est pas du tout cela qui se passe et, bien avant la crise du coronavirus, on constatait un ralentissement très net des gains de productivité et cela dans tous les pays, alors même que la numérisation était en marche.

Une stagnation mais pas séculaire

C’est la raison pour laquelle cette expression étrange de stagnation séculaire est en réalité une réaction à cette vision naïve selon laquelle la trajectoire de notre société ne serait fondée que sur le progrès. Là encore, la réalité se situe entre ces deux visions contradictoires. L’idée de stagnation au fond n’est pas nouvelle, Keynes face au chômage de masse des années 1930 y faisait déjà référence. Mais si ce débat a pris une telle importance ces dernières années, c’est bien parce que chacun a enfin admis que la baisse généralisée des gains de productivité n’avait vraisemblablement pas d’autre explication que les formes de diffusion actuelles du progrès technique. Cette stagnation, caractérisée par une faible inflation et des taux d’intérêt proches de zéro, fait débat chez les économistes. Impossible de savoir ce qu’il se passera dans un siècle. Ce que l’on peut dire, en revanche, c’est que les changements apportés aujourd’hui par le numérique sont profonds et impactent nos organisations du travail, notre rapport au salariat, notre croissance potentielle.

Le problème de l’intrusion généralisée

Certains prophètes du numérique nous promettent un éden technologique où la connaissance sans fin pourrait ramener l’homme dans une sorte de paradis terrestre. Or, pour l’heure, c’est davantage le problème d’intrusion dans la vie privée. Et même si nous avons pris conscience du problème que représente le partage des données, de la mainmise des géants du numérique sur nos vies, pour l’heure aucune solution efficace n’est présentée pour permettre aux individus de reprendre le contrôle sur leurs données privées et le retour d’une vraie privacy.

Remettre le numérique au service de la prospérité

Le numérique à lui seul n’a pas encore transformé le monde économique de manière radicale. Le véritable problème est que, pour l’heure, sous l’apparence de modernité, il nous promet davantage un retour au monde du XIXème siècle. Le véritable danger est que la technologie apparaisse comme l’élément objectif d’une discrimination entre les êtres humains. Les réponses actuelles qui en découlent, notamment en matière de lutte contre les inégalités, sont trop faibles. Comme ce fut toujours le cas au cours de l’histoire, le progrès scientifique doit créer les conditions de progrès économique et social conçues pour le bien de tous.

Jean Hervé Lorenzi
Président du Cercle des économistes

Éric Labaye

La révolution digitale, qui continue de se déployer dans tous les plans de l’économie, du social, du culturel et sur l’ensemble de l’échiquier mondial, confronte le système d’enseignement supérieur et de recherche (ESR) aux multiples défis de ses modes opérationnels, de son offre de formation, de ses axes de recherche et d’innovations.

Il y fait face et a largement commencé à s’adapter en renforçant son agilité, en développant des formations nouvelles, en réorientant ses priorités de recherche sur des domaines clés comme l’IA, la science des données ou la cybersécurité, et en encourageant l’innovation.

Dans cet environnement en constante évolution, l’IDATE DigiWorld s’est aussi transformé en s’ouvrant à l’ensemble de l’écosystème du numérique, lui permettant d’être en prise directe avec les attentes et les interrogations des différents acteurs et en s’attachant à identifier les changements de paradigmes.
Cette édition 2020 du DigiWorld Yearbook de l’IDATE DigiWorld trace une nouvelle fois les perspectives de la révolution à l’œuvre sous nos yeux en conservant sa matrice d’analyse autour des infrastructures, des services, des contenus et des applications toujours plus nombreuses du numérique et de la dématérialisation.

Elle souligne tout particulièrement les conséquences du déploiement de la 5G, les potentialités de l’intelligence artificielle et les implications de l’IOT.

L’analyse prospective de l’IDATE DigiWorld et le compte rendu qu’en propose chaque année le DigiWorld Yearbook sont une contribution précieuse intégrant les tendances clés qui émergent de la recherche, mais aussi une formidable stimulation pour adapter le système d’ESR, ses formations d’excellence pour les dirigeants et décideurs de demain, sa recherche et ses ambitions d’innovation en lien avec l’ensemble des acteurs économiques.

La pandémie de Covid-19 a été l’occasion d’une expérimentation sans équivalent pour l’ensemble des infrastructures et des services de dématérialisation de nos activités qui permettent de produire, de consommer, d’apprendre, de se soigner, de se rencontrer et d’échanger à distance.

Le confinement mis en œuvre à l’échelle planétaire pour freiner la diffusion de la pandémie s’est traduit par une accélération de la bascule digitale pour une grande partie de la population aussi bien dans la vie professionnelle que personnelle, confortant de nouvelles formes d’organisations, d’interactions et de sociabilité.

Que cette bascule ait pu s’effectuer sans difficulté majeure dans beaucoup de situations illustre le degré de dématérialisation déjà à l’œuvre dans de nombreux process et le niveau élevé de diffusion et d’adoption des nouvelles technologies numériques.

Si cette crise a aussi été l’occasion de montrer combien le virtuel fait partie intégrante de notre quotidien, elle nous a aussi interrogé sur la place du réel, le rôle du vivant et les relations humaines dans la société au 21ème siècle.

Prendre en compte la nouvelle réalité du digital comme nous y invitent l’IDATE DigiWorld et son rapport annuel est un impératif pour l’ESR, à la fois producteur des nouvelles technologies et utilisateur dans ses modes opératoires, mais aussi une belle opportunité d’en penser plus largement les enjeux.

Éric Labaye
Président de l’École Polytechnique

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